Couverture de l'ouvrage Le social à l'épreuve du dégoût

Le social à l’épreuve du dégoût, avec Dominique Memmi et Gilles Raveneau, préface de Georges Vigarello
Rennes, PUR, coll. « Le sens social », 2016, 216 p.

Corps du malade, du mourant, du mort, du pauvre : au cœur de nos sociétés contemporaines, des agents administrent pour le monde social et à sa place les marges de la vie biologique et sociale. Comment les pompiers, les travailleurs sociaux, les employés des pompes funèbres, les aides-soignantes, les infirmières et médecins se débrouillent-ils avec le « sale boulot » ? Parmi les émotions dont ils peuvent être affectés, il en est une, particulièrement archaïque, apparemment spontanée et difficile à réprimer : le dégoût. Il renvoie aux sensations du corps, mais recèle aussi une dimension sociale : pas seulement dégoût du goût des autres, mais peur de devenir comme eux, surtout s’ils sont jugés socialement inférieurs. Le dégoût traduit une urgence à se « séparer ». Réaction somatique à la crainte du rapprochement physique et social, émotion « mixophobe », le dégoût trace une frontière avec l’Autre, révélant les inavouables sociaux de nos sociétés.

Cet ouvrage interroge ce que le dégoût « fait » aux interactions. On y découvre l’opposition radicale entre coulisses et scène, régie par l’’autocensure professionnelle, et les mille stratagèmes permettant d’affronter ce qui révulse. Limitation du toucher, port de gants, lavage obsessionnel, embellissement du cadavre et toilettage des mots eux-mêmes, autant de techniques visant à mettre à distance la vie organique… des autres. Révélatrice d’une souffrance spécifique au travail, ces stratégies professionnelles avouent une ambivalence d’autant plus menaçante qu’elle semble de plus en plus indicible. Car secrété par le processus de civilisation, le dégoût est pris dans des interdits sociétaux incitant à le taire. Cela en fait un instrument d’autant plus précieux de lecture du monde social. Cet ouvrage apporte ainsi une contribution importante à l’histoire, à la sociologie et à l’anthropologie des sensibilités.

Accueil critique
Stéphane Le Lay, Lectures, 25/01/2017


La guillotine au secret

La guillotine au secret. Les exécutions publiques en France, 1870-1939
Paris, Belin, coll. « Socio-histoires », 2011, 317 p.

L’abolition de la peine de mort en France en 1981 a longtemps éclipsé un événement tout aussi marquant : la suppression du caractère public des exécutions en 1939. Car depuis la Révolution, la mise à mort était un rituel de violence qui pouvait attirer plusieurs dizaines de milliers de curieux. Une cérémonie de rue, nocturne et trouble, où se pressent badauds et bourgeois désireux de voir les bois de justice, l’exécuteur, et des criminels plus ou moins célèbres. Et les occasions ne manquent pas, car sous la IIIe République on compte des centaines d’exécutions publiques dans des dizaines de villes, dont bien sûr Paris. A quoi ressemblait ce théâtre sanglant de la guillotine ? Et comment a-t-il fini par être relégué à l’intérieur des prisons ? A partir d’archives judiciaires, policières, des carnets du bourreau Deibler, et de sources d’une époque hantée par le crime et les faits divers, cet ouvrage analyse la progressive contestation du spectacle de l’exécution. Cette mise au secret s’opère sous l’impulsion de plusieurs mouvements concomitants : sensibilités heurtées des élites, et notamment de journalistes qui s’identifient au supplicié, concurrence de l’emprisonnement, ou encore répugnance des autorités à organiser un guillotinage, quand elles peuvent simplement communiquer par voie de presse sur sa bonne tenue. Au croisement de la science politique, de l’anthropologie et de l’histoire des mentalités, ce livre met au jour les mécanismes par lesquels la République a civilisé la peine capitale.

Accueil critique (dans l’ordre de parution)
Nicolas Offenstadt, « Cachez cette guillotine », Le Monde, 25/02/2011 (version jpg)
Vincent Petit, Liens Socio, 24/03/2011
David Forest, La Gazette du Palais, 17-19/04/2011
Dominique Kalifa, Libération, 21/04/2011
Katia Labat, « La mort en public », Trop Libre. Fondation pour l’innovation politique, 20/05/2011
L’Histoire, n°365, 06/2011
Michel Porret, Revue française de science politique, vol. 61, 3, 2011
Alexandre Boza, Clionautes.org, 13/07/2011
Laurence Guignard, « “Cachez cette guillotine…” », Nonfiction.fr, 28/07/2011
Arnaud-Dominique Houte, « Cachez cette guillotine », laviedesidees.fr, 22/09/2011
Olivier Marin, Etudes, tome 415, 10, 2011
Jean-Lucien Sanchez, Histoire pénitentiaire, vol. 10, octobre 2011 ; repris sur Criminocorpus.
Simon Grivet, Annales HSS, 67e année, 1, janvier-mars 2012
Pascal Bastien, Crime, Histoire & Sociétés / Crime, History & Societies, vol. 16, 2, 2012 ; mis en ligne le 13 mars 2013
Martin Bergman, « Avrättningarnas historia i Frankrike », Scandia, tidskrift för historisk forskning, 79:1, Lund 2013, s 138-144
Johanna Siméant, Human Figurations, vol. 3, 2, June 2014
Classé parmi les 100 meilleurs essais historiques par le site Café du Web – Historizo. 25/02/201